LETTRE n° 3, "Ils ont fait un rêve…"
Le rêve semble interdit dans les rues sales et barrées d’Hébron, comme dans les rues coquettes de Jérusalem Ouest ou des différents quartiers de la vieille ville ou peut-être dans les implantations, pour autant qu’on puisse savoir ce qui s’y passe…
Malgré le peu d’espoir rencontré, les bras qui tombent de lassitude devant les « encore une fois » qui, pour une fois, ne peuvent être taxés de fatalistes mais bien de réalistes, il faut parler des minorités. Ceux qui osent élever leur voix contre la logique ambiante de guerre sans merci, qui avec une poignée de personnes et pas d’autres moyens que le témoignage et la manifestation non-violente, permettent à tous de relever la tête malgré les humiliations constantes et les insultes, quand ce ne sont pas les coups et les jets de pierre.
Avec Tamar Avraham, nous avons visité le village de Lifta, détruit le 28 décembre 1947. L’association Zochrot (se souvenir) s’est donné pour but d’informer les citoyens israéliens sur 1948. Tamar travaille à Yad Va Shem (le musée de la Shoah à Jérusalem) et elle a voulu faire le lien avec l’histoire palestinienne. Un millier de personnes sont intéressées par Zochrot, il y a 30 membres actifs.
« C’est très difficile car nous allons à l’encontre de l’histoire officielle. Il est plus difficile de parler de ce qui s’est passé en 1948 que de parler de l’occupation aujourd’hui. Car si on parle des maisons prises ou détruites, il faut parler du “droit de retour”, vocabulaire qui fait problème, y compris à la Knesset. On ne se considère pas comme “responsables” de leur départ. Et pourtant, je pense que le droit de retour est indispensable à la solution du conflit. »
Avec Michael et Yehuda, de Breaking the Silence (briser le silence), une association regroupant d’anciens militaires qui ont décidé de témoigner de ce qu’ils ont vu ou ont dû faire pendant leurs années de service, nous avons « revisité » Hébron. Pour la première fois, nous avons pénétré l’implantation de Kiryat Arba où se trouve la tombe de Baruch Goldstein qui a perpétré le massacre de 1994 à la mosquée d’Abraham. L’histoire de Yehuda rejoint celle de Hashem : en 2003, c’était le couvre-feu total. Lorsque la femme d’Hashem a été sur le point d’accoucher, il est sorti avec elle (certificats médicaux en poche) pour rejoindre l’hôpital. Un premier groupe de soldats l’a arrêté et forcé à rentrer chez lui. Il a attendu un moment, est ressorti et a rencontré un autre groupe de soldats qui l’a refoulé, puis un soldat, Hashem, s’est détaché du groupe, est venu vers lui et l’a fait passer à travers une maison vide et un terrain vague. Ils ont marché pendant deux heures, Younès est né. Hashem et Yehuda sont restés amis, et ce dernier a rejoint Breaking the silence.
Al-Watan Institute for non violence : Nayef, journaliste photographe pour Reuters, dirige cet Institut. Il évoque son passé : enrôlé dans un camp de préparation militaire, il n’a jamais pu se résoudre à charger une arme. Cette prise de conscience l’a changé du tout au tout, maintenant il organise des sessions de formation à la résistance non violente.
Women in black : depuis 20 ans, chaque vendredi entre 13h et 14h, cette association de « femmes en noir », organise une manifestation silencieuse avec un seul slogan, suffisant selon elles, « end the occupation ». Celle à laquelle nous avons participé s’est déplacée de la Place de France (ça ne s’invente pas !) pour se rendre devant la résidence d’Ehoud Olmert qui était en conversation avec Mahmoud Abbas. Ainsi, elles ont profité de la présence de télévisions de différents pays qui attendaient la sortie des deux hommes.
Après la manifestation, Gila Svirsky nous a parlé de ce travail, de l’âge des femmes en noir qui ont du mal à recruter des jeunes femmes convaincues, des différentes associations israéliennes militant pour la paix. Elle a développé ses rêves : « Le problème des colons, c’est qu’on leur a construit des villes modernes, fonctionnelles, où ils vivent à bon marché, comment les évacuer ? Nous avons pensé à une solution élégante : offrir de l’argent pour quitter la colonie en 10 ans. La première année, ceux qui acceptent de partir reçoivent une grosse somme d’argent, la seconde année un peu moins et ainsi de suite. La dixième année, le gouvernement israélien enlève toute infrastructure particulière (présence militaire, police, etc.) et les gens qui veulent quand même rester sont libres alors de devenir Palestiniens ! »
Gila a encore mentionné Machsom Watch : 600 personnes, surtout des femmes, qui surveillent les check-points dans tout le pays, font des rapports aux officiers, interviennent en cas d’abus. The Jerusalem Link, peut-être plus connu en Europe, qui coordonne deux centres indépendants pour des femmes : Bat Shalom (filles de la paix) à Jérusalem Ouest, et Marcaz al-Quds la l-Nissah (centre pour femmes à Jérusalem) à Jérusalem Est. Rabbis for human rights, la voix de la conscience d’Israël, selon la tradition juive des Droits de l’homme (Psaume 106,3). Cette association défend la justice et la liberté, en luttant contre la discrimination et les conduites inhumaines. Ces Rabbis organisent notamment la récolte des olives dans les lieux sensibles où l’accès aux champs est bloqué par le mur ou les barrières. Les Refuzniks ou sarvanîm, objecteurs de conscience israéliens, qui ne refusent pas l’armée mais refusent de servir dans les territoires occupés. ICAHD (Comité Israélien contre les démolitions de maisons) : « En tant qu’Israéliens, nous croyons que la seule chance pour une paix véritable, c’est de permettre aux Palestiniens d’établir ce que nous avons, à savoir un état viable et réellement souverain. » Et la liste continue, sans compter les nombreux individus qui agissent à leur petit niveau, ne serait-ce qu’en refusant les transports séparés autour dans Jérusalem…
Hani est « enfermé » dans sa maison ; alors qu’une allée mène à la porte d’entrée qui ouvre directement sur la rue, il doit passer par derrière, escalader des pierres mal ajustées, descendre des pentes glissantes et des marches trop hautes pour sortir de chez lui. Musulman convaincu, il affirme avoir lu le Coran des centaines de fois et n’y trouver nulle part une justification à la guerre qui tue les innocents. Pour lui, les terroristes ne sont pas des musulmans, les colons ne sont pas des juifs. Ses grands-parents sont inscrits sur la longue liste des personnes qui ont caché des Juifs pendant les massacres de 1929... Comme les Justes sont marqués à Yad Va Shem… Lui-même, « converti » à la non-violence, a monté un projet de Maison de l’Espoir pour les enfants. Il rêve d’y accueillir enfants palestiniens et juifs, malgré les larmes qui lui sont montées aux yeux le jour où un enfant de colon marchant à peine lui a lancé un caillou… En attendant, il y enseignera l’hébreu aux enfants palestiniens (pour qu’ils comprennent les ordres aboyés par les soldats au check-point par exemple) et l’anglais (parce que c’est l’avenir…), ainsi qu’une multitude de jeux parce qu’il pense essentiel que ces enfants aient des moments de loisir. C’est pour cela aussi qu’un club de football pour jeunes enfants est né sur un tout petit terrain dans une impasse du souk.
Heureusement, la liste des petites actions de rêves, des actions quelquefois spectaculaires, toujours non violentes, ne s’arrête pas à cet inventaire rapide. Mais il faut être très attentif, sonder les sourires crispés, pour dépasser la méfiance instinctive, briser l’armure dans laquelle chaque partie pourrait avoir tendance à s’enfermer. Ces militants espèrent contre toute espérance, la formule est ici démontrée…
Précautions
Je travaille pour la Fédération protestante de France en tant qu’accompagnatrice œcuménique, pour le Conseil Œcuménique des Eglises dans le cadre du Programme d’Accompagnement Œcuménique en Palestine et Israël (EAPPI). Les points de vue exprimés ici sont personnels et ne reflètent pas nécessairement ceux de mon employeur ou du COE. Si vous souhaitez publier les informations contenues dans cet article ou les faire suivre, veuillez d’abord contacter la coordination EAPPI (eappi-pc (at) jrol.com) pour obtenir l’autorisation. Merci.


