Hébron, un microcosme de l'occupation
Au Sud de la Palestine, 35 km de Jérusalem, nous sommes Hébron, ville convoitée tant par les juifs que par les musulmans. Le tombeau des patriarches et des matriarches (Abraham est reconnu comme fondateur des deux religions) fait de cette ville un des lieux saints. Après la tuerie de 1994 perpétrée pendant le Ramadan par Baruch Goldstein, un juif qui a ouvert le feu dans la mosquée, tué 29 personnes et fait 200 blessés, le tombeau a été partagé en une mosquée (Ibrahimi Mosque) et une synagogue. La coexistence de colonies de juifs religieux fanatiques et d'une grande majorité palestinienne dans cette ville donne lieu a des affrontements quotidiens et parfois très violents. Mais ici, comme dans le reste de la Palestine, le problème n'est pas tant religieux que politique : c'est une terre, un territoire que les forces israéliennes occupent, paralysent et grignotent . C'est la quête de reconnaissance d'un Etat palestinien qui bat dans le coeur de ces hommes et de ces femmes qui poursuivent une résistance hors du commun.
Vieille ville d'Hébron, ville fantôme.
Le soleil brille sur Hébron. Si vos pas vous conduisent dans la vieille ville, vous constaterez quelques boutiques ouvertes : marchands de fromage, de viande ou d'épices, petits stands de falafels - le sandwich végétarien local - et une ou deux boutiques de robes, tissages, bijoux. Mais pour le reste, portes closes. Des allées entières de boutiques fermées. Un marché aux fruits et légumes se tient sur la place principale qui joint la ville nouvelle au vieil Hébron, marché protégé par des grillages, entre les maisons au-dessus de nos têtes sur lesquels sont déversés déchets, immondices et grosses pierres : le résultat d'agressions des colons dont les maisons s'entremêlent celles des palestiniens. On ne marche pas 50 mètres sans se trouver devant un check-point, une tour d'observation, des murs de béton qui coupent ou ferment une rue, des grillages de barbelés. Sur peine plus d'un kilomètre carré, 103 barrières entravent le chemin tous les tournants. Quelle est cette ville dont presque toutes les rues ont une entrée mais pas de sortie ? C'est un étrange sentiment qui vous saisit en découvrant ce calme qui couve la tempête, cette atmosphère dépressive, alors même qu'au détour d'un chemin, ce sont de magnifiques maisons mameloukes, des ruelles rénovées, des pierres comme vivantes nouveau dans ces ruelles abandonnées.
Avant l'occupation, Hébron était une ville florissante et ceci dès son origine car elle se trouvait sur le passage des caravanes. On venait de loin la ronde pour l'industrie de la chaussure et les fameuses poteries d'Hébron, ses peaux de mouton et son verre soufflé. Le marché rendait vivante cette ville aux charmes orientaux. Aujourd'hui, peuplée de 150’000 habitants dont 400 colons dans la vieille ville et aux abords qui l'encerclent, elle est donc entourée et pénétrée de colonies israéliennes. Depuis le redéploiement israélien, elle a été partagée en zone H1 (80%) sous autorité palestinienne et zone H2 (20%) sous autorité israélienne. H2 recouvre essentiellement la vieille ville et les quartiers environnants. Les implantations juives, bien qu'illégales selon le Droit International, continuent grignoter du terrain, entourer les quartiers arabes de tous côtés et tisser une toile de promiscuité explosive. Ces colons ne sont pas seulement "économiques" comme on les appelle dans le pays (profitant d'une offre de logement défiant toute concurrence mise en place par le gouvernement israélien) mais ce sont des extrémistes religieux qui ne reculent devant aucune violence ni aucun arbitraire pour marquer leur territoire.
Ainsi cette vieille ville gangrenée a fait fuir touristes et acheteurs du pays, tout comme les résidents effrayés par les affrontements fréquents. Maintenant, 75 % de chômage handicapeles palestiniens de ces vieux quartierset la vie quotidienne est psychologiquement très éprouvante pour les habitants : arrestations, blocages des routes, ceinture de barrières, couvre-feu les deux tiers de l'année, paralysant les déplacements et obligeant tourner une heure autour d'un quartier pour rejoindre sa maison qui est 5 minutes si l’accès n’était pas bloqué. De quoi donner le sentiment de dépendance et d'oppression et l'absence totale de liberté dans son propre pays chaque palestinien en butte aux décisions arbitraires des autorités israéliennes.
Vivre et faire revivre
Une poignée d'hommes et de femmes amoureux de cette vieille ville ont constitué en 1996 en un Comité de Réhabilitation d'Hébron (HRC) : un groupe très actif et efficace qui tente de redonner vie une économie mourante en restaurant les maisons de cette vielle ville. Loin de la résignation, ils offrent une résistance constructive en redonnant vie et beauté ces pierres pour tenter de faire revenir des habitants dans ces quartiers. Ils ont le souci de ceux qui sont restés, de gens isolés, constamment sous pression. Ils rénovent les squares, les places de jeux et organisent des fêtes, des rencontres conviviales. Avec des apports financiers européens, ils mettent en place des programmes pour les résidents - soutien social et psychologique - et offrent du travail aux chômeurs en les associant aux travaux de rénovations. En collaboration avec Terre des Hommes, avec les Christian Peace Maker (Quakers), des activités sont offertes aux enfants, aux familles. Ce travail répond directement aux conséquences psychologiques du conflit: angoisses, paralysie de toute activité,peur de l'autre et absence de confiance en soi, peur de perdre les siens, manque de sécurité dans sa maison, peur d'être agressé aussi. Mais la maison devient aussi un lieu d'enfermement, car Hébron est une ville sous couvre-feu si fréquemment (632 couvre-feux de 2000 2004).
Ce groupe très dynamique en vieille ville travaille sur la conservation et la mise en valeur du patrimoine culturel et architectural. Il fortifie la conscience des gens ne pas laisser détruire leur maison et leur identité culturelle.
Des ressources insoupçonnées.
Souvent l'être humain, dans des situations éprouvées ou oppressantes nous impressionne : il trouve en lui et dans la communauté avec laquelle il peut entreprendre une action, la force de vivre et le sens qui l'éclaire. Comme accompagnante oecuménique du COE et observatrice internationale ici Hébron, je suis très impressionnée des incroyables énergies créatrices des projets pour la paix afin d’améliorer les conditions de vie des gens. C'est la force même d'une résistance palestinienne contre tous les efforts israéliens de faire fuir cette population hors d’Hébron (40 000 palestiniens dans la vieille ville pour 400 colons israéliens) et de relier
les colonies israéliennes entre elles.
L'objectif de mon rôle comme observatrice est de transmettre nos pays et la communauté internationale ce que signifie l'occupation et d'y mettre fin. Les palestiniens espèrent encore une prise de position claire de la communauté internationale afin qu’elle reconnaisse les injustices perpétrées dans les Territoires en regard du droit International et des droits humains et afin qu’elle agisse pour y mettre fin. Mais que savons-nous par les médias de ce qui se trame en Palestine sinon par les récits de ceux qui en sont revenus?
Comment dès lors être témoin de paix dans une vie jalonnée d'injustices quotidiennes, de précarité accrue par cet enfermement, d'arbitraire commis par l'armée et de violence de la part des colons ? Nous ne changerons pas fondamentalement la vie des palestiniens mais nous pouvons leur apporter un peu de nos pensées et de notre soutien afin que le matin, au réveil, nos amis, dans ce nid de violence, ne se sentent pas seuls. Nous nous tenons leurs côtés, dans une présence qui les assure de notre inquiétude, de notre solidarité, de notre amitié, de notre souci pour leur vie. Par une observation qui les reliera au monde et par les récits que nous rapporterons. Un monde qui ne pourra plus dire "Nous ne savions pas."


