LETTRE n° 1, Journal de Danielle Vergniol

Cette première lettre sera sans plan, décousue, heurtée, à l’image de ce que je ressens après quelques jours de présence. L’Histoire n’est pas la même pour tous et pourtant on ne peut que pleurer sur les gâchis successifs et répétitifs… Hier, c’était la fin du Ramadan. Les enfants ont quelques jours de vacances. Ensuite la vie normale va reprendre, normale c’est-à-dire d’une manière bien triste pour la plupart des personnes rencontrées. Tristes et résignées ? Tristes et espérant ? On ne sait pas toujours dire. Cette société est complètement chaotique. On se heurte à tous les coins de rue à des barrières, des ordures, des check points, des maisons démolies, des maisons pas finies. On rencontre des Palestiniens qui poursuivent leur vie, des soldats qui n’y comprennent rien et d’autres qui en rajoutent. Ici il n’y a pas d’Israéliens, il n’y a que des « colons », certains armés, j’en ai même vu un faire la leçon à un soldat qui n’avait pas empêché une Palestinienne de passer. Ce soldat-là vient des Etats-Unis, histoire de changer d’avenir, il a une amie qui vient de France, peut-être pour les mêmes raisons. Il ne comprend pas « ces gens-là », dit-il en parlant des colons. Pendant la fête de Sukkoth (voir Lévitique), les colons ont tendu des bannières partout dans la ville (de leur côté) : « Hébron appartient à nos pères, et donc à nous ». Maintenant, elles sont enlevées.
Depuis le début de mon séjour, je chante tous les jours le psaume 24, « La terre au Seigneur appartient… » Nous avons rendu visite à Anis et sa famille, sa maison est enclavée, et comme sa porte de sortie donne sur une rue interdite aux Palestiniens, il est obligé de faire un grand détour pour sortir, pour aller travailler ou pour envoyer ses enfants à l’école. Il y a peu, il a obtenu l’autorisation, lui seul, de sortir par sa porte et donc dans cette rue interdite.
![]() Dans le village de Susiya, rasé depuis 20 ans, nous avons partagé pendant deux jours une des tentes construites sur les ruines du village. De tous côtés, les avant-postes « avancent », les troupeaux sont menacés, les oliviers aussi. Les colons viennent presque tous de l’étranger, des Français, des Américains, des Russes… s’ils sont 100, 500 militaires les protègent. Les jours de travail, il s’agit d’accompagner les bergers qui font paître leurs petits troupeaux là où il y a quelque chose à brouter, souvent un peu trop près des avant-postes. Il y a surtout des problèmes les samedis, parce que les colons très « religieux » -ou prétendant l’être, car il y a parmi eux des émigrés qui ne sont pas plus juifs que moi- ne supportent pas qu’on travaille un jour de shabbat. Cette semaine, la fin du ramadan ayant été décrétée pour jeudi soir, le vendredi a été le jour de fête avec vêtements neufs, visite à la famille et jouets pour les enfants. Nous avons été tristes de constater que tous les enfants, garçons et filles, ont reçus des revolvers, fusils mitrailleurs, armes de toutes sortes en plastiques et lançant des billes plus ou moins fortes. Il est difficile de dépasser le récit brut parce qu’on se dit : à quoi bon ? quand allons-nous comprendre ? Comme nous l’ont dit, avec une certaine agressivité, des femmes israéliennes membres de « Machsom Watch » (c’est-à-dire surveillance du comportement des militaires aux check-points) : « pourquoi êtes-vous ici ? vous devriez être en France à lutter contre le racisme et l’antisémitisme chez vous ! » |






