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23.05.05 00:00 Il y a: 4 yrs

Parfums d'ailleurs

Categorie: Personal reflections

Auteur : Carola Cameran

 

Chaque mercredi matin, je me rends dans le village d’Al Walaje à quelques kilomètres de Bethléem où la majorité des habitants est musulmane, pour rencontrer le comité populaire des femmes d’Al Walaje. J’ai le choix entre un taxi ou bien les bus de la municipalité. Bien évidemment, je décide de prendre le bus et ce qui pourrait être complètement anodin en France, ici cela devient une véritable expérience de vie.

 

La gare centrale des bus se situe dans la vieille ville. Une fois arrivée j’essaye de comprendre quel est mon bus au milieu de cette masse de petits camions d’une époque lointaine, décorés selon le goût de chaque chauffeur. Bien sûr, je n’ai même pas le temps de m’orienter, que les gens viennent vers moi pour m’aider à trouver « mon bonheur » de bus. En fait, pas besoin de plan, pas besoin d’horaires d’arrivée de départ, pas besoin de files d’attentes pour acheter un carnet ! Il faut juste monter dans le bus, rien de plus simple.

 

Pour atteindre Al Walaje, il faut bien évidemment passer par un check point, mais les bus n’ont pas le droit de le passer. Donc, au check point, tout le monde descend pour remonter (une fois contrôlés !) dans un autre bus qui attend de « l’autre coté ».

 

J’arrive enfin au lieu de la rencontre où le groupe de femmes m’attend à l’entrée du village. Leur salle de réunion se trouve dans un immeuble de deux étages, rigoureusement séparé en section « hommes » et section « femmes ». Bien entendu, la section des femmes se trouve au rez-de-chaussée. Malgré leur apparence très stricte et très voilée, ces femmes ont une ouverture d’esprit exceptionnelle ! Les plus douées en anglais engagent tout de suite la conversation avec moi ; elles se présentent, me décrivent leurs activités, les thèmes de discussions qu’elles abordent et ainsi de suite. Après une troisième tasse de thé, je me dis qu’elles aimeraient que je leur parle de la France, de la culture et des traditions populaires et je leur demande ouvertement s’il y a un sujet en particulier qui les intéresse. Dans ma tête, tout va très vite, je commence même à structurer mon discours sur un thème imaginaire d’histoire de France, la politique, le rôle des femmes dans la société, le mariage et que sais-je encore !

 

Et à mon plus grand étonnement, voilà qu’elles me demandent de leur parler… des parfums français… combien en existe-t-il ? quelles sont les fragrances, les marques les plus prestigieuses … Et me voilà transformée en parfaite vendeuse Séphora ! Qui aurait dit que mon subconscient contenait autant d’information par rapport à la parfumerie !

 

Ces femmes vivent coupées du monde. Elles n’ont pas de permis pour voyager en dehors de Bethléem qui est une véritable métropole à leurs yeux. Souvent il n’y a pas de ligne téléphonique et la télévision capte une fois sur dix. Elles vivent entre elles. Elles se connaissent par cœur. Elles s’occupent de leurs enfants et de leurs maris. « Leur royaume » est leur cuisine et le peu de temps libre qui reste, elles le consacrent à des thèmes de discussions et des ateliers - bricolages.

Je me rends compte que ma présence est une véritable source de « divertissement positif », je leur ouvre une petite fenêtre vers l’extérieure. A travers moi elles respirent un air d’ailleurs, elles ont le droit d’imaginer autre chose que leur quotidien. Je comprends alors que mes histoires de parfum ont une valeur qui va au-delà du parfum lui-même. Que dans un sujet apparemment superficiel se cache leur désir de s’évader de cette injustice qui les entoure.

 

 

Carola Cameran